Je(ux) de distance

On retrouve dans les sociétés occidentales une tendance à l’apologie de la critique. Il est de bon ton d’avoir du recul, de la distance par rapport aux choses vécues, entendues, apprises ; constatez simplement la connotation positive que ces termes – recul, distance, distance critique, esprit critique – ont acquise, et comme on y complaît en les ressortant, parfois malgré nous, lors d’épreuves sociales, situées dans ou hors du cadre académique où ils furent élevés en principes, quand on ne sait plus très bien quoi dire et qu’on veut faire bonne figure. La distance permet de s’intégrer socialement dans des milieux qui valorisent l’intelligence, car c’est un des plus grands pouvoirs de l’intellect que de pouvoir repousser les choses loin, très loin de soi, pour ne pas se laisser envahir, abêtir, avilir par elles, phénomène que les discours seraient les premiers à manifester. Je l’ai pour ma part constaté dans le milieu scientifique, particulièrement à travers la résonance qu’y trouve le mot « réflexivité », introduit par Bourdieu pour désigner la capacité d’un esprit à se penser pensant, c’est-à-dire non seulement à penser les choses qui lui sont extérieures, mais aussi à objectiver, comme il le fait pour elles, chaque étape des processus qui se jouent à l’intérieur de nous et, en premier lieu, le raisonnement.

Je crois qu’on peut compter sur l’anorexique pour maîtriser cet art-là mieux que personne. On dit beaucoup de la pathologie qu’elle touche des personnes intelligentes ; c’est le cas si on considère qu’elle, l’intelligence, se mesure à la capacité de celui ou de celle qui en dispose à passer, dans une conversation, d’un niveau de réflexion à un autre, d’une perspective à l’autre, de la petite à la grande échelle. C’est qu’il ou elle fait la même chose avec les processus de régulation des besoins physiques et psychiques qui, de tous les « processus internes » que j’évoquais, sont les plus difficiles à mettre en perspective, puisqu’ils n’existent guère ailleurs qu’à l’intérieur de notre propre corps, en vertu de ses rythmes et de ses normes, que nul autre ne peut sentir et connaître mieux que soi-même. Ne serait-ce qu’en maîtrisant son appétit, en le regardant, attentiste, être et passer d’un état à l’autre comme on le fait pour une pensée en méditation, l’anorexique fait preuve d’intelligence : il ou elle ne se laisse pas atteindre par quelque chose sans en avoir évalué au préalable la pertinence intellectuelle dans un schéma qu’il ou elle a conçu et qui se veut rationnel. Cette intelligence-là ne vaut-elle pas presque méthode scientifique ? Et on ne l’abandonnerait pour rien d’autre quand on sait que c’est elle qui, à l’école comme dans la plupart des situations sociales, rapporte les bons points. Sans aller jusqu’à invoquer les six, sept, voire huit intelligences différentes que, depuis plus de vingt ans, des chercheurs (américains pour la plupart, et scientifiques de leur état) ont pu identifier, imaginons que le nec plus ultra des qualités socialement reconnues soit l’intelligence du corps. Y aurait-il de plus bête élément qu’un(e) anorexique ?

L’anorexie est une maladie de la distance. On dit bien souvent, et moi la première, de la distance qu’elle résout tout. Outre qu’elle résolve bien des situations sociales, elle n’est pas mauvaise en soi, quelles que soient les informations auxquelles elles s’appliquent (y compris celles qui viennent du corps, dans la mesure où elles transitent… par la tête et, de ce fait, peuvent être faussées mentalement de toutes les manières possibles, bien au-delà de celles qui touchent l’anorexique). Elle permet notamment d’être attentif et d’ouvrir grand la conscience de ce qui est ; elle est un cadeau tant qu’elle est juste. Car un jour on pourra constater qu’un excès de distance conduit non seulement à se désintégrer ; à l’anorexique, cela importe somme toute assez peu. Il peut en être tout autrement quand il ou elle note que trop de distance peut aussi constituer un handicap social. Terminées, les bonnes notes ; en n’étant pas tout à fait présent, à une conversation, par exemple, ne serait-ce que parce que le corps n’est pas en pleine possession de ses moyens physiques de l’être, on finit par faire et dire des choses tout à fait décalées. On est parti à mille lieues de soi, alors on ne le sait pas ; et puis quelqu’un arrive et nous dit qu’on est lent(e), qu’il ne comprend pas ce qu’on dit, ou fuit. L’anorexique a les moyens, tant qu’il ou elle n’est pas isolé, de prendre conscience de ce que lui fait le trop de distance ; mais ces moments de réincorporation sont ponctuels et s’achèvent au prochain compliment sur son « intelligence » qui ne se fait souvent que très peu attendre. Le confort de ce rôle social traditionnel reprend ses droits dès lors qu’on comprend que ce qu’on attend de nous, c’est de rester au maximum de cette intelligence et, peut-être, d’en repousser encore les limites – d’accroître la distance ?

« Vous avez un vrai problème avec la subjectivité… »
La présidente du jury de mon mémoire

Une façon d’apparence simple d’éviter cet écueil est de cesser de parler de soi en tant qu’anorexique. Quand la pathologie se voit, par un aspect physique ou bien des comportements, on va vous poser des questions, d’autant qu’on peut se dire en face que vous en parlez avec tant d’aisance, avec tant de distance, que c’est que vous en aviez besoin. D’une certaine manière, vous le pensez aussi, car on vous ouvre par là une opportunité de vous objectiver, et vous adorez cela ; mais en vérité, vous retrouvez un rôle social que seule l’habitude de le tenir rend confortable. L’habitude, c’est celle, qui vous y maintient, qui vous y enterre, de donner des réponses qui sont, en fait, des questions déguisées, des façons de soutirer à l’autre ses propres vision et pratique et la vie, afin d’y ajuster les vôtres car vous ne vous voyez guère plus que comme une variable d’ajustement. Reprenez cette habitude une fois, et vos journées suivantes ne seront faites que de cela : d’ajustements à ce que l’autre a dit, dont vous avez bu les paroles et gardez une mémoire vive, plus vive que celle de la sensation de faim que vous avez pu avoir en l’écoutant parler. Vous n’avez pas besoin de cela ; si on remonte la chaîne de causalités, vous n’avez pas besoin de vous objectiver. N’utilisez pas les autres pour nourrir votre jeu dangereux avec la distance, et votre pensée, apaisée un temps, profitant peut-être de ce temps pour s’intéresser à autre chose, vous en sera gré et, malgré ce qu’on a pu dire (« Se penser pensant n’est pas une perte de temps, ni pour le penseur, ni pour la pensée »), ne s’en portera que mieux.

Mais toute conversation portant sur sa propre personne n’est pas à bannir ; vous n’êtes simplement pas qu’une anorexique, ou qu’un intellect puissant avec lequel jouer. Soi recouvre bien d’autres dimensions que celles-là. Quant à la distance, ne la rejetons pas trop vite non plus ; s’il est vrai qu’elle peut tout résoudre, on n’a pas parlé de la quantité de distance nécessaire à cela. C’est un des apports-clés de la géographie que d’enseigner que la proximité est une distance ; et il fait bon, souvent, toujours peut-être, rester proche de soi.

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Source : 4h10.tumblr

Ce texte est inspiré d’une expérience personnelle de la géographie et de la réflexivité mêlées. Il n’a pas vocation à faire école, et certainement pas école de pensée. Il exprime simplement le besoin de me mettre au clair à ce qui fut, pendant une grande partie de la dernière année universitaire, un pan important de mon activité.

 

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