Temps (1) : Kaïros

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Emerging from a rainbow-colored mist, a powerful horse approaches. Can you grand hold of his mane and leap onto his back before he moves beyond reach? It happens in a split second.

The Gift. When you’re sensitive to timing, great strides are made with minimal effort.

The Challenge. The best-laid plans can distract you from unexpected opportunities. Yet you cannot force the issue. Sometimes you must wait, patiently, for an opening – then act without hesitation.

« Kairos », in Linda Kohanov, Way of the Horse. Equine Archetypes for Self-Discovery, 2007 (illustrations de Kim McElroy).

Source : Kim McElroy, « Kairos », in Linda Kohanov, op. cit.

C’est mon expérience, et mon expérience seule, qui me porte à penser qu’il ne peut rien y avoir de pire pour un(e) anorexique que d’apprendre (si facilement : tout est en ligne et en tête des résultats pour tous les moteurs de recherche) l’existence de pratiques telles que la chrononutrition. Nouvelle précaution oratoire : je rassemble sous ce terme l’ensemble des pratiques consistant à structurer sa journée alimentaire sur le cours de la montre. Ceci en inclut de très nombreuses, dont celle, alimentée de théories quant aux effets successifs du jeûne après huit, douze, seize, vingt-quatre heures, du fasting, j’y reviendrai – de nombreuses, avec pour point commun de convaincre leurs nombreux adeptes avec des arguments de poids, en ce qu’ils s’adressent en général à des gens qui veulent en perdre et présentent ce résultat comme l’un des atouts premiers d’un tel programme. Quand ce n’est pas la perte de poids, c’est la promesse de la résolution de troubles physiologiques plus ou moins dérangeants qui est faite, respectant ainsi la chaîne causale de plus en plus en vogue dans les milieux médicaux et pseudo-médicaux, avec, sans doute, une part de vrai : moins on mange, mieux on se sent ; plus on réduit son créneau d’alimentation journalier (à huit heures, dans le fasting), plus on redevient disponible à la vie. Il y a bien sûr des pratiques de chrononutrition dont le but est, au contraire, le gain de poids. Une diététicienne peut conseiller à un patient qui le demande de s’alimenter toutes les trois, quatre, cinq heures maximum. Mais ces programmes-là, qui ne se diffusent guère, à part sur une poignée de sites au visuel significativement peu développé, ne sont pas aussi exigeants en matière de gestion du temps que ceux relevant de la chrononutrition. Que va donc privilégier l’anorexique ?

Quand il/elle pratique le fasting, ce peut être au départ à des fins tout à fait louables : réduire sa journée à deux repas, pris par exemple, entre midi et vingt heures, lui permettrait de moins calculer ce qui est pris au cours de ces deux repas, l’absence d’un troisième – donc d’un facteur de structuration ou de perturbation de sa journée alimentaire – le justifiant. Ca marche un peu, au début, alors on continue. Puis on passe par des phases angéliques, le matin. Non parce qu’on le libère pour faire d’autres activités que cette nourriture qui nous boufferait notre temps, non, mais parce qu’on goûte, ou re-goûte, au plaisir du ventre vide, et de penser, obsédé(e), à combien on est fort de tenir quand tous les autres ont déjà craqué. Le cercle devient définitivement vicieux quand l’anorexique ne supporte plus l’idée qu’elle puisse se classer dans ce « groupe des faibles » si elle transgresse la règle des seize heures de jeûne. A la clé, une perte de poids, encore, qui la satisfait plus qu’elle n’ose l’avouer ; mais surtout, des crises de larmes, des matins affamés à attendre, entre le placard de la cuisine qu’on ouvre puis qu’on referme machinalement, que l’heure tourne, des moments d’absence, et surtout d’absence aux autres, dont on s’isole parce qu’eux, quand ils dînent, ce n’est pas leur montre qu’ils regardent, qu’ils écoutent, à qui ils parlent, mais vous.

Kaïros, ou le moment opportun, est le pendant de Chronos, le temps métrisé (pour lequel on a trouvé des instruments de mesure permettant de l’objectiver, par là, de le rendre commun à tous) dans la pensée grecque. Essayez, peut-être une journée, de vous passer d’horloge ou de montre, et tentez de n’écouter que votre rythme à vous. Il n’est pas que biologique, et en cela je ne rejoins pas non plus les convaincus de l’horloge biologique qui, par bien des aspects, semble tomber elle aussi sous le chapeau de la chrononutrition : les opportunités de se nourrir peuvent certes être physiologiques, et le corps de l’anorexique ne manque pas de besoins en la matière, mais aussi simplement liées au plaisir, ou bien sociales. Le mieux, c’est évidemment quand elles mélangent les trois. Mais pour l’anorexique peu réceptive, par habitude de les occulter, des deux premières catégories de signes que peut manifester l’opportunité pour se présenter, la troisième peut aider. Ce peut être une invitation de plus ou moins longue date, une préparation faite spécialement pour elle/lui, un « tiens, j’ai faim, pas toi ? » sans détour et prêt à déployer les moyens nécessaires pour résoudre cet inconfort et/ou satisfaire ce désir. S’en remettre aux opportunités qui jaillissent des relations ne dispense pas, bien sûr, d’être assidu sur le chemin de la relation à soi qui peut permettre, à la longue, de saisir ces moments opportuns dans toute leur complexité, subtilité et fugacité. A l’inverse de ceux qu’on planifie, qu’on fixe, qu’on fige, qu’on métrise, ceux-là me semblent être de ceux qu’on ne rumine pas.

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