Trouver la partie de soi qui doit mourir

Les mois passent et je n’accepte toujours pas de prendre du poids. C’est pourtant le fondement même de la guérison, disent les médecins, qui se et me félicitent des quelques centaines de grammes qui s’ajoutent de semaine en semaine au compteur parce que je respecte scrupuleusement leurs consignes. Moi, ça me dévaste – j’en pleurerais presque face à eux. Je n’avais pas vu venir ces kilos. Je n’ai pas grossi, mon ventre est toujours plat ; je flotte toujours dans mes pantalons, qui continuent d’habiller pauvrement des fesses et des cuisses décharnées. C’est donc bien le chiffre qui m’affole, bien plus que la forme physique qu’il revêt. Je me ficherais presque de grossir, de voir ma physionomie se transformer. A vrai dire, je me surprends à trouver belles des rondes. C’est que celles qui captent mon attention ont l’air tellement heureuses…

Prendre du poids : l’expression est usitée au sens propre comme au sens figuré, et c’est justement cet enchevêtrement des sens qui cause en moi un tel trouble. Les médecins et mon entourage m’invitent à les dissocier : le poids que l’on prend sur la balance, qui est le poids du corps, le poids qui, quand il se stabilise sans effort, signifie qu’il permet son bon fonctionnement, est vital, mais il ne correspond ni n’est proportionnel au poids que l’on pèse, pas plus qu’il ne l’est à ce qui nous pèse – dans ce cas le fardeau de la personne en état de dénutrition serait minime ! Ce refus de peser, c’est, je crois, l’obstacle le plus difficile à franchir sur la voie de la guérison. Ce qu’il faut comprendre, c’est que cela résulte d’une confusion entre tous les sens du terme « poids », et que ce manque de discernement est précisément la cause du danger dans lequel nous nous sommes mis(es). C’est aussi pour cela que l’alimentation, y compris quand elle passe par un service de renutrition (par une prise en charge hospitalière, donc), ne suffit pas à guérir un(e) anorexique : il ou elle n’acceptera pas la prise de poids tant qu’il ou elle n’y sera pas psychiquement prêt(e), avec de l’aide, l’aide d’un psychothérapeute.

Plusieurs fois j’ai alerté mon psychiatre en ce sens : je n’accepterai pas de prendre du poids… tant que je n’aurai pas trouvé quoi en faire. Pour l’instant, et aussi engagée soit ma démarche de guérison, je cherche toujours à perdre du poids, car je le dis franchement : c’est vers la mort, c’est-à-dire l’absence de poids, que je tends. Je veux me détacher de ce lien gravitaire qui me tient au monde des vivants – je l’attends comme le moment où le tortionnaire relâche la pression, comme le moment où le gamin dépose son cartable chargé le soir. J’ai terminé ma mission, et je suis fatiguée ; j’ai besoin qu’on me laisse m’isoler de ce concert, et disparaître. Je ne veux plus peser de mon poids sur la scène du monde. Ce ne pourrait être que temporaire si les nuits, temps de légèreté des personnes qui dorment, suffisaient à satisfaire ce besoin ; privée de ce bénéfice, j’en viens à formuler ce vœu de manière définitive. Pas étonnant que mon corps suive encore mon mental si borné dans cette descente aux enfers. Tant que je n’aurais envisagé d’autre solution pour lui que ce à quoi il servait auparavant et à quoi il a fini par se dérober, il prendra les kilos comme on boit cul sec un litre et demi d’eau dans sa fureur compensatoire ou destructrice : en se forçant, quitte à se faire mal, jusque bien au-delà du plus soif. Il y a fort à parier que la prise de poids se traduira alors par un mal-développement (par une mauvaise répartition physionomique, par exemple) dont l’anorexique risque de souffrir de plus belle.

Savoir quoi faire du poids que l’on prend : la formule se risque à tenir ensemble tous les sens du mot « poids ». S’il faut parfois faire l’effort de les distinguer, comme on l’a dit plus haut, leur association peut aussi fonctionner comme un leitmotiv. Prendre du poids, dès lors qu’on considère les kilos pris comme des forces neuves et non comme du poids repris, c’est peut-être avoir l’opportunité de réinventer sa vie. Cela demande des efforts inestimables de visualisation de ce qu’on voudrait être, et de méthode pour y parvenir. Il convient pour cela d’identifier, pour s’en séparer, des facteurs qui ont causé ou qui entretiennent la maladie, de cette part toxique de soi-même ou de son environnement qui maintient l’être dans sa tension vers la mort. Cette part-là, c’est ce qui doit mourir. Il est aussi difficile de la discerner et que s’en affranchir, car l’anorexie consiste justement à ne voir plus qu’elle et à ne plus savoir comment vivre sans. Plus difficile encore alors est le travail de renouvellement de la personne amputée du membre malade : car elle, qui n’est plus qu’une moitié, doit trouver à occuper son corps redevenu apte à des activités qui lui feront du bien et qui favoriseront l’acceptation de soi, afin, c’est tout de même le but, de ne pas rechuter. On l’aura compris : tous les re sont à bannir. On ne revient pas de l’hôpital guéri, on ne retourne pas à ses activités sans prendre le risque de rouvrir les blessures provisoirement apaisées ; il n’y a de solution durable que derrière le rideau face auquel on se trouve depuis trop longtemps.

« Mourir en soi pour revivre en autrui », c’est peut-être la métaphore du théâtre ; mais ce peut être aussi une des définitions pertinentes de l’anorexie.

*

. . . Dans ma vie, j’ai remis beaucoup de choses en question, ne voyant pas en ces choses de réponse à la hauteur des questions qui m’habitaient. Pourtant, en dépit même des questions que j’ai posées à ce sujet, je n’ai jamais proprement remis en question le fait que je sois géographe. Raison pour laquelle, sans doute, l’identification à cette catégorie pratique a pris des proportions si importantes. Il m’aura fallu une crise, une nette dissociation du « moi » meurtri et du « je » obstiné à se/le projeter encore dans les folies impossibles du succès, pour que ma relation intime à « l’être géographe » que je prétendais incarner s’effrite et me laisse, pantoise, face à l’évidence : que ma personnalité, comme sans doute toutes les autres, comme peut-être celle du monde qu’elle prétend (d)écrire, excède ce que la géographie permet d’en révéler. Que je ne suis pas géographe, à partir du moment où j’ai cessé, parce que les opportunités se refermaient et que même le plaisir n’y était plus, de croire que tout mon être en dépendait. La construction d’un « je » spatiologue a assez duré : par là, j’ai cherché à m’adapter à une mouvance qui ne m’est devenue séduisante que sur un plan interpersonnel. Ce qui me happait, c’était moins le flux d’idées que les cerveaux qui l’alimentaient, ces cerveaux qui un jour ont pris corps et m’ont fait dire, par l’euphorie que suscitait en moi la seule sensation de leur présence, que j’avais trouvé mon école de pensée. J’ai eu tort de croire qu’il s’agissait d’une réelle connivence d’idées, d’une heureuse correspondance d’horizons scientifiques ; d’accomplir l’acte sans retour de projeter l’intime dans l’extime, dont je paie aujourd’hui le prix, sur tous les plans, dont l’universitaire, qui se retrouve aujourd’hui tout désordonné en raison, peut-être, du péché originel que fut le choix, trop partiellement réfléchi car sélectivement réflexif, de la géographie comme discipline et profession. […]

Telle est l’origine de mon malaise passionnel avec la géographie, malaise latent que je n’ai jamais voulu voir : que l’espace ait été, pour moi, plus littéraire que littéral. L’environnement ? Il était social. La carte ? Elle était politique, même quand elle était topographique : montrer ou dire les lieux est un acte de transmission chargé de sens, et je le recevais comme un motif de fascination et de reconnaissance pour le rêve gratuit qu’on me vendait. La géographie, pour moi, ça a toujours été poétique – création. Mais ça, ce n’est pas la géographie qui me l’a appris. Ce qui m’y a pris, c’est un jeu, un passe-temps, des opportunités de carrière qui ne me passionneront jamais assez parce qu’elles n’entrent guère en résonance avec les questions que, de manière significative, après cinq ans de géographie, je continue de (me) poser.

Je pourrais continuer longtemps que cette nouvelle cohérence qu’il m’angoisse de ne pas savoir encore comment gérer. Comme un peu tout ce qui montre que j’évolue trop vite pour le rythme imposé du parcours. On fait quoi, dans ces cas-là ? On change de ligne d’eau, on bifurque ? Ou on forme, on informe, on crée ? …

Extrait de « Géographe en crise », septembre 2016.
C’est le mois à partir duquel mon état allait empirer. Et je suis toujours géographe…

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